J'ai laissé mon auto chez mon oncle Raymond, fils de mon grand-père Jos-Olivier, au deuxième de Saint-Fabien-de-Rimouski. Jos-Olivier était le fils de Paul, dont j'ai les traits et les yeux durs. Certains le disent, et que je suis aussi sourd que lui.
J'ai
accroché mes sacoches à ma bicyclette et je suis parti. Je transportais ce qu'il faut pour camper, si le temps n'était pas trop froid, l'idée de cette randonnée étant plus de m'évader que de grelotter la nuit durant. Il faisait soleil comme dans mes beaux souvenirs, quand on allait chercher les vaches avec Grand-Père et son chien fameux qui savait les ramener toutes sans qu'on ait à courir après. Mes tantes, oncles, cousins, cousines, appelaient le chien Pitou, mais le chien ne répondait qu'au nom de Chien et n'écoutait que Grand-Père. C'était un petit bâtard au poil dru, courageux, travailleur, qui grognait si on voulait s'attarder à le flatter avant que son ouvrage ne soit fait.
Le deuxième, entre la Fonderie et le village, c'est un chemin qu'on parcoure sur l'arête d'une crête étroite et élevée, un peu vallonnée, comme si on roulait sur l'échine d'un dragon endormi. À gauche comme à droite, le paysage immense s'étend, d'un côté jusqu'à Saint-Valérien, passé le grand lac Malobès, de l'autre jusqu'à notre fleuve, si large qu'on dit que c'est la mer.
Après la côte de la Belle-Corne que j'ai dévalé sans jamais freiner, j'ai décidé de continuer sans passer par le village, jusqu'au Bic. Je savais que ça m'évitait l'interminable montée sur la route nationale. En passant devant sa maison, j'ai vu qu'il n'y avait personne chez mon cousin Louis-Pierre.
Ti-Louis avait attaché une corde autour du cou d'un gros verrat et avait voulu faire du rodéo sur son dos. Mais la corde s'était enroulée à son poignet et il s'était fait traîner dans la boue sale de l'enclos. Est-ce que je suis aussi vieux que ces jours-là sont loin?
Ce n'était plus la peine de pédaler. Je descendais à toute vitesse vers le village du Bic. J'ai pris par la rue St-Jean-Baptiste, jusqu'à la boulangerie Folles Farines où j'ai cassé la croûte d'un petit pain au fromage. Ils ont installé un comptoir devant la fenêtre. J'ai regardé travailler les hommes qui réparaient la rue.
Mon voyage venait de commencer.
À la Pointe-au-Père, le vent lançait ses flèches depuis la mer d'acier. Les oiseaux se lamentaient, les herbes se couchaient à plat contre terre. Je me suis arrêté à l'abri d'un bâtiment pour enfiler mon polar, remettre ma veste imperméable par-dessus. J'ai recommencé à pédaler, la face dans le vent, les yeux comme des meurtrières à l'envers.
En vue de Sainte-Luce, le soleil à cette heure colorait tout de miel, de blé, presque d'orange. Je n'avais qu'à suivre la grève, les anses après les anses, sur le petit chemin bordé de chalets, d'architectures en bois du milieu du siècle dernier, même d'avant, jolies maisons blanches recouvertes de bardeaux de cèdre peints à la queue-de-morue, avec souvent les cadres des portes et des fenêtres d'une couleur vive pour égayer.
À Sainte-Flavie, la nuit s'annonçait glaciale, j'ai vite trouvé un lit dans un gîte en face du vieux quai où je serais le seul client. La chambre était toute bleue et la fenêtre donnait sur la marée montante. Après la douche, les propriétaires de l'endroit m'ont suggéré le petit restaurant qu'on voit au bout de la promenade qui longe la grève.
Le bâtiment ressemblait à une cantine bien ordinaire, je m'attendais à un menu sans surprise.
On
entre à l'intérieur et on passe à la salle à manger, lumineuse, aux
grandes baies donnant sur la mer, aux nappes et serviettes de coton
blanc immaculé, à la verrerie impeccable où se reflètent les jeux du soleil sur les vagues. J'étais rendu en Gaspésie.
J'ai donc profité d'un long et bon souper, en lisant et relisant l'Homme Rapaillé, le poème qui a donné son nom au recueil.
J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison qui s'est faite en son absence
je te salue silence.
Au
dessert, le cellulaire à vibré sur la table. C'était ma bien-aimée,
gaillarde, joyeuse, qui me disait que tout allait bien. J'étais rassuré,
sachant que c'était vrai. Ma femme ne sait pas mentir.
La
veille de mon départ, elle avait appris que le petit bobo qu'on lui
avait enlevé quelques semaines auparavant s'avérait, après analyse, être
un cancer. Pas un mélanome mais un petit cancer de rien qui n'a pas grand
chances de revenir un jour. J'étais parti de reculons. C'est elle
qui m'avait convaincu d'y aller quand même...
me voici en moi comme un homme dans une maison qui s'est faite en son absence
Après souper, de retour au gîte, j'ai bien voulu jaser un peu, mais je cognais des clous. Je suis monté me coucher de bonne heure.
Le lit était moelleux. Les draps avaient séché dehors. Il y avait encore des flammes dans le ciel quand je me suis envolé.
* * *
D'où j'étais, sous mes paupières, dans le demi-sommeil, j'entendais qu'on s'affairait en bas dans la cuisine. J'avais passé une bonne nuit, dormi d'un trait d'un soleil à l'autre. Je me suis levé et je suis descendu. Par les grandes fenêtres je pouvais voir pleuvoir comme vache qui pisse.
Pauvre Monsieur! me dit la gentille tenancière qui montait la table, en pointant le déluge de son menton.
C'était une bonne occasion de réciter ces vers d'une chanson de Renaud, comme je le fais depuis cent ans dès qu'ils sont de circonstances.
Moi j'aime le soleil
tout autant que la pluie
et dès que je m'éveille
et que je suis en vie
c'est tout ce qui m'importe
bien plus que le bonheur
qu'est affaire de médiocres
et qui use le coeur.
Ça les a fait sourire, elle et son mari, ce qui était toujours ça de pris.
Les
housses installées sur mes sacoches, mon imper et mon pantalon de
pluie enfilés, avec jusqu'à mes couvre-chaussures et mon capuchon pour
compléter ma tenue de scaphandrier, je suis reparti. Au
loin je voyais la première côte, celle qui monte à Mont-Joli.
Je savais qu'il y en aurait des belles jusqu'à Saint-Moise, à 36 kilomètres plus à l'est, à la ligne de partage des eaux.
La pluie a cessé juste passé Mont-Joli, pour ne plus reprendre de la journée. Pour ce qui est des côtes, ce n'était rien qu'un type de 54 ans aussi en forme que la moyenne des bonhommes de son âge ne puisse passer sans trop souffrir.
Il m'a fallu 3 heures, mais à quoi bon se dépêcher quand on a tout son temps? Je les ai toutes grimpées sans descendre de selle.
À
Saint-Moise, je me suis arrêté pour dîner. C'était un petit restaurant
en bois où vont les habitués du coin, dont le philosophe local,
qui devisait sur la vie de chacun, me présentant les autres sans le
faire formellement , encouragé par ma présence d'étranger à qui
démontrer sa sagesse. Quand mon cellulaire à sonné, tout le monde s'est
tu et a fait semblant de ne pas écouter. J'ai alors dit à ma femme et à
toutes les oreilles aux aguets que j'avais passé les côtes de
Sainte-Angèle et qu'il ne me restait plus qu'une soixantaine de
kilomètres de plat à faire de ma journée. Je suis alors devenu le centre
d'attraction, chacun y allant d'indications sur la route à venir, ou me
posant des questions sur ma provenance.
J'ai
été le dernier à partir du restaurant, trois-quart d'heure plus tard.
En Gaspésie, on ne vous demande pas si vous voulez faire chauffer votre
pointe de tarte, cela va de soi.
A
Sayabec il faisait beau soleil et le lac était bleu comme le ciel qui
se mirait dedans. Ça faisait deux jours que les grands experts de la
météo se trompaient. Il y avait une exception dans les nuages du Québec,
juste pour moi. Les grands experts prendraient leur revanche le
lendemain, mais je ne m'en doutais pas encore.
Sayabec,
Val-Brillant, Amqui, les étapes le long du lac sont courtes et se font
sans effort. J'allais contre un vent incertain, qui donnait des
bourrasques puis qui s'endormait jusqu'à la prochaine. À chaque village,
j'arrêtais quelques minutes, pour photographier le lac Matapédia ou
pour regarder les gens réunis dans les parcs pour les activités de la
Fête Nationale.
Au
Lac-Au-Saumon, j'ai vu un grand oiseau, très haut dans le ciel. J'ai
attendu un bon quart-d'heure, mon appareil-photo prêt à servir, mais il
n'est jamais descendu. Il dessinait des ronds, sans jamais battre des
ailes, juste à planer au gré des vents.
Il ne me restait plus qu'une douzaine de kilomètres à parcourir avant Causapscal. Je me suis mis en route.
J'y suis arrivé vers six heures.
J'avais
réservé au Gîte des Tilleuls. C'est une grande maison de brique brune,
datant des années 20, sinon pas bien avant, avec un grand jardin et un
garage à l'arrière. En allant remiser mon vélo, j'ai pu voir l'établi et
tous les outils.
Le
monsieur qui m'a reçu avait l'air un peu embêté que je le dérange
durant son repas, le corridor était sombre, j'ai eu une mauvaise
impression. Je lui ai demandé où je pouvais souper, il est retourné à la
cuisine sans même me répondre, est revenu, à ouvert la porte d'une
jolie salle à manger meublée à l'ancienne, en me disant que sa femme
voudrait bien me préparer quelque chose, si j'attendais une petite
demi-heure. Bon.
J'ai monté mes affaires à l'étage et j'ai pris une douche.
Je me suis ensuite attablé avec mon livre mais je n'en ai pas lu un vers.
Madame est arrivée avec une crêpe bretonne fourrée avec la chair d'un
saumon pêché le jour même dans la rivière Matapédia, et garnie de
fromage à la crème. Un vrai péché. La salade du chef était fraîche et
nappée d'une vinaigrette-maison savoureuse. Pour dessert j'ai eu droit à
un morceau de gâteau au fromage.
Pendant
que je mangeais, le monsieur à commencé à me parler de lui, puis à me
raconter des bouts de sa vie. J'ai commencé par écouter poliment, puis
j'ai été subjugué. Je ne m'attendais pas à ça.
Il
s'agissait de Claude Rivard, un cultivateur de Causapscal, qui a été
président de l'Association des Producteurs de Lait du Québec durant de
nombreuses années. Il m'a parlé du métier de cultivateur, de sa carrière
de syndicaliste et de lobbyiste, qui l'a mené dans toutes les grandes
capitales sur tous les continents, de ses relations avec de fameux
politiciens, de ce que c'est que d'être au service des autres.
Après
mon repas, il m'a fait regarder un film créé à son intention, par
l'APLQ, lorsqu'on lui a remis le prestigieux prix Laurent-Barré, qui
n'est pas décerné sur une base régulière, mais seulement lorsqu'une
occasion se présente d'honorer un serviteur exceptionnel.
La
météo annonçait du froid, de la pluie, du vent, sur le reste de mon
chemin. Il n'y avait pas grand chance que je veuille dormir sous la
tente.
J'ai mis tout mon
matériel de camping dans une boîte, que j'ai confié à Monsieur Rivard,
qu'il la fasse livrer à Montréal où je la récupérerais une fois de
retour.
Le reste du voyage se ferait allège.
Les feux d'artifice ont commencé à éclater, nous sommes sortis nous asseoir sur le balcon. Après je suis monté me coucher.
Dans
le noir, je pensais à la mauvaise impression que j'avais eue en
arrivant, et comme je m'étais trompé sur ce vieux monsieur venu
m'ouvrir.
Le grand oiseau qui volait si haut est descendu me prendre et je suis parti sur son dos jusqu'au lendemain matin.
* * *
Au matin, de mon lit,
j'entendais de rares autos troubler l'eau de la rue. Il pleuvait. Je me
suis préparé, j'ai mangé une crêpe au sirop, (il n'y a qu'un seul sirop et l'érable est son prophète), puis je suis parti sous un ciel si bas que
j'aurais pu y toucher.
À
Sainte-Florence, il ne pleuvait plus et le vent s'était apaisé. J'avais
l’œil aux aguets. Dans mon for intérieur, je voulais voir au moins un
aigle, et je savais qu'on peut en observer dans cette portion plus
sauvage de la vallée. C'était ma dernière chance avant longtemps.
À
Routhierville, le pont-couvert, en réparation, était déshabillé de ses
planches. Petite déception, sentiment de mauvais présage. Si le pont est
découvert, il n'y aura pas d'aigle non plus. Je suis très fort en
augures.
La
rivière Matapédia devenue plus large et gorgée de l'eau des montagnes
coulait beaucoup plus fort. De chaque côté les falaises s'élevaient,
recouvertes autant de conifères que de feuillus. Le ciel était gris, les
nuages, parfois noirs, filaient vers le sud. Les côtes étaient rares et
pourtant, on en vient à se retrouver assez haut au dessus de l'eau, ce
qui ajoute encore à la beauté qui nous entoure.
À
un endroit, la route passe par dessus la rivière, pour retraverser
quelques kilomètres plus loin. Il y a une côte un peu plus importante et
juste après, juste là, alors que je ne m'y attendais plus, j'ai eu la
chance de mon voyage.
J'ai
d'abord entendu des corneilles qui criaient Au meurtre! Au meurtre! Puis
à ma droite, un peu plus bas que moi, un géant magnifique qui remontait
la rivière, lentement, même pourchassé par les deux énervées dont il
avait peut-être menacé le nid. Il est passé à 20 mètres de moi, avec sa tête
blanche qui faisait contraste sur le vert sombre des montagnes. L'oiseau était bien plus gros que je ne l'aurais imaginé.
Je
me suis arrêté, ébahi, émerveillé, le souffle comme coupé, toute mon
âme comme prise dans le haut de ma poitrine. Les corneilles ont
abandonné leur poursuite, et je l'ai regardé s'éloigner sur la rivière,
jusqu'à ne plus distinguer qu'un petit point blanc posé dans les arbres.
J'ai attendu, mais il n'est pas revenu. J'ai bu de l'eau, lu quelques vers, puis j'ai attendu encore.
Plus
loin, après que j'eusse roulé quelques kilomètres, un autre aigle, ou
bien le même qui aurait viré de bord, me précédait, s'arrêtant souvent
dans les branches, de l'autre côté de la rivière devenue encore plus
large. J'ai pu le photographier, et même si la photo n'est pas
extraordinaire, je zoomais au maximum, j'aime à la regarder pour me
prouver que je n'ai pas rêvé.
Je n'étais plus qu'à une dizaine de kilomètres du village de Matapédia, là où la route 132 bifurque vers le nord-est pour longer un temps la Restigouche qui elle s'en va s'abandonner dans la Baie des Chaleurs. Je roulais lentement, avec le sentiment que mon voyage était accompli, pas nécessairement terminé, mais accompli. Je devais sourire.
À Matapédia, j'ai viraillé dans le village à la recherche d'un restaurant, pour finalement trouver une cantine, un peu plus loin sur la route 132. J'ai dîné sous un abri d'auto qu'ils ont installé à côté.
Un fois reparti, je me suis vite aperçu que dans la vallée j'avais été protégé des éléments.
Il faisait froid, il ventait du nord, contre moi, il pleuvait. L'eau entrait par mon col, je me gelais la tête en descendant les côtes. Mes gants étaient trempés. Vive les vacances.
J'ai fini par enfiler ma tuque sous mon casque.
À la Pointe-à-la-Croix, je me suis arrêté au kiosque d'informations
touristiques, autant pour me réchauffer que pour demander où trouver à
me loger. La préposée, aussi charmante que son accent acadien, m'a dit
qu'à Nouvelle, il y aurait 'six motels'. Pas un ou deux, six!
Cela représentait environ trente-cinq kilomètres à parcourir.
Je
suis donc parti vers Nouvelle, en rêvant d'une bonne table et d'un lit
bien dur. J'avais donc bien fait d'abandonner quinze livres en chemin, me
disais-je entre deux bourrasques glaciales, je n'aurais certainement pas couché
dehors par un temps pareil.
J'ai
fini par arriver au village aux milles promesses. Il n'y avait qu'un
motel, mais les chambres n'étaient plus à louer. On avait tout converti
en petits appartements qu'on louait au mois. Carleton se trouvait à
dix-huit kilomètres. Mais j'avais pris tout mon courage à la Pointe-à-la-Croix, l'avais séparé en trente-cinq parties égales, et les
avais toutes dépensées un kilomètre après l'autre. J'étais à sec de
volonté, tout le reste était trempé. La pluie redoubla d'ardeur.
La
porte d'une des chambres de l'ancien motel s'ouvrit et un grand
efflanqué me demanda si je voulais un café avant de continuer. La pluie
me sembla quadrupler ces efforts.
* * *
C'était
un petit logement, plus que modeste. Il y avait un ghetto-blaster, une télé, un
sofa avec une couverture dessus, une étagère faite de planches posées
sur des blocs de béton.
Pas un grain de poussière, pas de vaisselle qui traîne, la bonne odeur du café commençait à se propager dans l'air. Je me suis assis sur une chaise droite, et me suis accoudé sur la table en faux acajou. Le type me posait des questions sur mon voyage et mon grément, disant m'avoir vu monter la côte à Escuminiac, sous le déluge, et s'être dit qu'il fallait être courageux.
J'ai le talent de faire parler les gens. Richard a fini par me raconter sa situation précaire, les dernières années difficiles où il avait tout perdu, son travail, sa blonde, même sa petite maison - il en avait gardé une photographie, les volets étaient bleus - et le petit peu d'espoir qu'il lui restait, tout investi dans une entrevue pour un emploi, le lundi suivant, à Bonaventure. Pour finir, son vieux chien était mort durant l'hiver. C'était le seul qui avait continué à l'aimer d'une malchance à l'autre. Cette dernière phrase, il ne me l'a pas dite, mais je le sais. Je connais les hommes et aussi les chiens.
Et moi? Moi Richard, à ton âge, j'étais à la même place que toi. La vie? La vie mon gars, ça peut toujours s'arranger, t'en fais pas. Trouves-toi un autre chien, c'est pas fini. Ça commence.
Il pleuvait toujours autant. Richard m'a offert de me conduire à Carleton. J'ai dit oui. Sa van grise et rouille allait comme une neuve une fois sur son élan.
Ça m'avait fait du bien de me rappeler d’où je viens.
Pas un grain de poussière, pas de vaisselle qui traîne, la bonne odeur du café commençait à se propager dans l'air. Je me suis assis sur une chaise droite, et me suis accoudé sur la table en faux acajou. Le type me posait des questions sur mon voyage et mon grément, disant m'avoir vu monter la côte à Escuminiac, sous le déluge, et s'être dit qu'il fallait être courageux.
J'ai le talent de faire parler les gens. Richard a fini par me raconter sa situation précaire, les dernières années difficiles où il avait tout perdu, son travail, sa blonde, même sa petite maison - il en avait gardé une photographie, les volets étaient bleus - et le petit peu d'espoir qu'il lui restait, tout investi dans une entrevue pour un emploi, le lundi suivant, à Bonaventure. Pour finir, son vieux chien était mort durant l'hiver. C'était le seul qui avait continué à l'aimer d'une malchance à l'autre. Cette dernière phrase, il ne me l'a pas dite, mais je le sais. Je connais les hommes et aussi les chiens.
Et moi? Moi Richard, à ton âge, j'étais à la même place que toi. La vie? La vie mon gars, ça peut toujours s'arranger, t'en fais pas. Trouves-toi un autre chien, c'est pas fini. Ça commence.
Il pleuvait toujours autant. Richard m'a offert de me conduire à Carleton. J'ai dit oui. Sa van grise et rouille allait comme une neuve une fois sur son élan.
Ça m'avait fait du bien de me rappeler d’où je viens.
* * *
Je suis parti de Carleton le lendemain de bonne heure, alors que derrière moi le temps se découvrait. J'avais le vent dans le dos et, depuis quelques minutes, de l'inquiétude au coeur. Ma bien-aimée, au téléphone, m'avait laissé savoir qu'elle avait trouvé une tache sur sa main, et que ça l'inquiétait. J'avais senti le sanglot qu'elle avait voulu garder pour elle.
Plus je continuais, plus je m'éloignais de pouvoir la réconforter. J'en venais presque à regretter de l'avoir écoutée l'autre soir et d'être parti quand même.
Il pleuvait quelques minutes, puis ça s'arrêtait. Je roulais en regardant la baie qui s'ouvrait au loin sur l'océan. Il y avait parfois de petites côtes, mais rien pour vouloir changer de plateau.
J'ai vu venir et passer l'autobus d'Orléans Express et eu le sentiment de l'avoir manqué. Voilà, à quoi bon faire semblant? Continuer jusqu'à Percé n'aurait pas été le voyage dont j'avais rêvé. Ma place était à 900 kilomètres à l'ouest, auprès d'elle.
J'ai pris la décision d'être à la maison le lendemain et en eut aussitôt le cœur plus léger.
L'air était chargé du sel de la mer. La pluie tombée avait lavé les champs, les goélands planaient paresseusement le long des falaises rouges, la baie était calme, les bateaux au quai, c'était dimanche.
Il y avait un petit chien noir et blanc, assis, bien planté, qui me regardait venir. J'ai mis le pied à terre et j'ai tapé sur ma cuisse pour le faire s'approcher. Quel beau petit loup c'était, un peu husky un peu colley. Il m'a fait penser à mon Jack quand je lui grattais le cou.
Quand je suis arrivé à Bonaventure, au début de l'après-midi, j'ai eu le sentiment d'être arrivé. Il y avait un terminus d'Orléans Express, un hôtel, une promenade le long de la mer, un musée. Je me suis acheté un billet pour le lendemain matin avant d'appeler ma douce.
Après avoir soupé, en marchant sur la promenade, je me disais que tout était bien. L'année prochaine, je veux recommencer et me rendre cette fois peut-être jusqu'à Percé. C'est intact. Je voudrai passer plus de temps dans cette partie de la vallée où j'ai vu mon aigle. Je prévoirai plus d'étapes, plus courtes. J'y retournerai encore en juin, quand il y a peu de touristes et encore j’emmènerai Gaston Miron avec moi.
L'homme rapaillé
J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
me voici en moi comme un homme dans une maison qui s'est faite en son absence
je te salue silence
je ne suis pas revenu pour revenir
je suis arrivé à ce qui commence.
Épilogue
Neuf mois plus tard, on sait que la tache sur la main de mon épouse n'était rien du tout finalement. Son petit cancer de rien n'est pas réapparu. Je suis l'homme le plus chanceux sur terre.


