Boisbriand-Rimouski

De Boisbriand à Saint-Fabien-de-Rimouski, en 6 jours.

Au matin j'ai embrassé ma femme, gratté le cou de mon chien, enfourché ma bicyclette et me suis mis à pédaler sous le ciel gris. J'étais fébrile et joyeux en même temps, ayant rêvé de ce moment tout l'hiver, alors que je me procurais au fil des semaines tout ce dont j'aurais besoin et que j'élaborais et défaisais toutes sortes d'itinéraires.

Mon beau vélo est un Trek 520 2008, tout noir, en chromo, avec ses soudures si fines qu'on dirait de la bijouterie. Ils ne les font plus aussi beaux maintenant.
Comme on voit sur la photographie, il était chargé comme un mulet; je transportais tout ce qu'il faut pour camper.

Mon idée, c'était de longer la rivière des Mille-Îles, puis le fleuve à ma droite jusqu'à Québec, d'emprunter le traversier, puis de continuer jusqu'à Saint-Fabien-de-Rimouski où je suis né il y a de ça belle lurette. C'est en plein ce que j'ai fait.
C'était la première fois depuis longtemps que je partais tout seul à l'aventure. Dans ma jeunesse, j'ai traversé le Canada à deux reprises, sans grands moyens, allant même jusqu'à sauter d'un train en marche, à dormir souvent à la belle étoile, à me fier à la providence et à ma bohème heureuse.

À 52 ans, embourgeoisé et sédentaire depuis longtemps, j'ai dû vouloir renouer avec la part audacieuse de moi que j'avais délaissée au profit d'une existence ordinaire et sans histoires.
L'aventure aura été surtout de me retrouver en moi comme un homme dans une maison qui se serait faite en son absence, comme aurait dit Gaston Miron.

Je suis donc parti au petit matin sous le ciel gris, sur mon vélo chargé comme une mule, et j'ai filé vers l'est.

Une fois sur son élan, même si le vélo pèse lourd, ce n'est pas vraiment plus difficile d'avancer. C'est la force d'inertie qui nous entraîne; on dirait qu'il n'y a qu'à l'alimenter pour ne pas qu'elle s'épuise. Naturellement, dans les côtes, il faut savoir être patient et mouliner, mais sinon ça va, même à 52 ans et un petit bedon.

À Terrebonne, j'ai fait un arrêt devant le collège, face à l'île des Moulins, et je n'étais déjà plus un monsieur qui travaille dans un bureau. J'avais tout ce qu'il me fallait. Je me suis remis en route.

À Lavaltrie je me suis arrêté pour dîner vite-fait en regardant le beau temps et le mauvais se battre pour le ciel. J'avais au moins la moitié du chemin de ma journée de parcouru. J'observais les gens. Un monsieur est venu me parler, intrigué par mon vélo si lourdement chargé et parce que j'étais seul de mon équipage. On a discuté quelques minutes avant que je ne reparte.

Dans le campagne de Berthierville, la route délaisse le bord du fleuve pour s'enfoncer un temps dans les terres. C'est plat comme au plus plat du Manitoba. Au temps où j'y suis passé, les cultures commençaient à peine à prendre des forces dans les champs.

Je suis arrivé vers quatre ou cinq heures à Louiseville où je me suis procuré ce dont j'avais besoin pour me faire à souper, avant de trouver le camping, au bout d'un chemin qui longe la Rivière-du-Loup.

J'ai planté ma tente, pris une bonne douche, soupé. C'était déjà une belle journée de passée et 126 kilomètres facilement parcourus.

Seul. Ça faisait des années que ça ne m'était pas arrivé d'être livré à moi-même, sans grand moyens. Je n'avais pas tellement changé. Je regardais les capitaines et matelots de fin-de-semaine s'occuper de leurs gréements  sur leurs petits bateaux accostés à la marina. L'ouest rougeoyait alors que le soleil descendait. Peut-être ferait-il beau le lendemain.

Je me suis couché de bonne heure. La lumière d'un lampadaire perçait le toit de ma tente, j'ai dû dormir avec une serviette sur les yeux.

*   *   *

En m'éveillant le deuxième jour, j'ai entendu les gouttes de pluie piquer ma tente. Il était encore tôt.  J'ai attendu mais pas longtemps. Quand la pluie à cessé, j'ai levé le camp en vitesse et j'ai bien fait.

Après quelques kilomètres, le ciel s'est abattu d'un coup sur la terre. Il pleuvait des lianes. J'ai enfilé mon équipement de pluie et continué d'avancer.

 L'orage à duré jusqu'à ce que j'arrive aux Trois-Rivières. Mes lunettes étaient toutes mouillées et je voyais la vie comme à travers un voile. Les autos me dépassaient en laissant derrière elles une bruine diaphane qui prenait quelques secondes à retomber.

Quand le soleil à percé, j'étais dans le quartier Sainte-Cécile, au sud-ouest du pont sur la Saint-Maurice, un quartier ouvrier,  Je ne savais pas que le beau temps allait durer pendant les trois prochains jours.
De l'autre côté du pont, j'ai vu que tout avait déjà séché tellement le soleil était fort.

À Champlain, un vent de face s'est levé et ça m'a surpris. Normalement, les vents viennent de l'ouest. Allons bon.
En quelques heures, il a pris beaucoup de force. On m'a dit qu'il soufflait à 40 kilomètres à l'heure, sans relâche. Pour me battre contre lui, je devais parfois me tenir debout sur les pédales comme quand on grimpe une côte. Les drapeaux sur les mâts avaient l'air d'être en bois.
 
Plus le temps passait, plus je m'épuisais. À Batiscan, j'ai commencé à me demander si je trouverais la force de me rendre à Portneuf, ma destination de cette  journée. À Sainte-Anne-de-la-Pérade, à Grondines, c'était la même chose. C'était comme monter une pente à 5 degrés, continuelle, sans fin.

Les sacoches, en plus d'ajouter du poids, ça prend dans le vent, ça a l'effet d'un parachute.

J'ai roulé comme ça jusqu'à Portneuf. Quelle dure et longue journée. Je ne me souviens pas avoir grimpé grand côte mais j'en aurais pris des dizaines en échange de ce vent.

J'ai couché au Camping Panoramique. Je ne vois pas pourquoi ça s'appelle comme ça. 

45$ pour pouvoir planter ma tente à l'autre bout du terrain, c'est légal. J'étais trop épuisé pour râler. Je me suis laissé voler sans rien dire et il faisait encore clair quand je suis tombé dans le coma.

*   *   *

Croa! Croa! Les corneilles se chicanaient tout autour de moi. Il était 5 heures du matin et je n'avais plus du tout sommeil.
Je me suis levé et me suis préparé du café. Le camping était endormi, le soleil se levait à peine. Il a fallu pas mal de temps avant qu'il ait pu sécher la rosée sur ma tente. 
Il ventait encore de l'est. Misère. Je suis parti et quand j'ai rejoint la route 138 au bas de la côte, j'ai pu m’apercevoir que le vent était encore plus fort que la veille. En fait, ce jour-là, il soufflait à 50 kilomètres/heure avec des rafales encore plus fortes. C'était carrément épuisant.
Ce dont je me rappelle de cette journée tient à peu de choses.

Sur le pont au dessus de la rivière Jacques-Cartier, j'ai voulu changer la carte sur ma sacoche de guidon. La carte m'a glissé des doigts et je l'ai regardé s'envoler et descendre s'échouer quelque part dans la forêt près de la rive. Un monsieur qui réparait la rue a suivi son vol avec moi.

Au lieu-dit Vallon, j'ai quitté la 138 pour emprunter le chemin du Roi, le vrai, le plus vieux chemin en Amérique du Nord.  C'est un endroit magnifique, entre la falaise et le fleuve. Au bout, il y a une vraie bonne côte qui monte à St-Augustin et je dois dire que j'ai dû descendre de selle au milieu, puis pousser mon vélo, ce qui est presque aussi exigeant.

La dernière côte notable de tout mon voyage, c'est la côte de Cap-Rouge.  Je l'évalue à 12 degrés sur 750 mètres. Peut-être plus. J'en ai fait le tiers à vélo, les deux autres à pied.

Ensuite j'ai emprunté la magnifique Promenade Champlain pour me rendre au Vieux-Québec.

Je me souviens comme j'étais content de me retrouver sur le Traversier de Québec, comme j'avais l'impression d'avoir accompli quelque chose de grand. En traversant le fleuve, j'espérais que les falaises de la rive sud me protégeraient du vent. Tu parles Charles. Sur l'autre rive c'était encore pire. J'ai pédalé encore une vingtaine de kilomètres, jusqu'à Beaumont, où j'ai trouvé un camping flanqué d'un restaurant. À chaque jour suffit sa peine. J'avais encore le moral, mais plus de jambes.

Pour le reste, ma journée a été un effort continuel contre un vent qui n'a jamais faibli. J'étais à moitié mort. Au téléphone, j'ai dit à ma femme que s'il ventait encore autant le lendemain, je n'aurais d'autre choix que de virer de bord.

Le camping ressemblait en tous points à un village. Les gens avaient plantées de petites clôtures tout le tour de leurs terrains, et des antennes paraboliques sur leurs roulottes. Ils avaient même des cabanes de jardin. Au milieu, il y avait un terrain où ils se rencontraient pour s'amuser à différents jeux.

Mon emplacement était sur un îlot au milieu d'un lac artificiel. Je me suis couché de bonne heure et me suis endormi au son des boules de pétanque s'entrechoquant et des applaudissements subséquents. J'ai dormi comme une bûche.
Un ours aurait pu bouffer mon vélo sans que je ne m'en rende compte.


*    *    *

Au petit matin du quatrième jour, je me suis levé à 5:05. Je m'en souviens très bien parce que l'heure sur mon cyclomètre marquait SOS.
Je suis sorti de ma tente et je ne pouvais pas savoir de quel côté soufflait le vent, je ne voyais pas de nuages dans le ciel, et le camping était protégé de la bise de par sa position au fond d'une cuvette naturelle. J'ai marché jusqu'à voir le fleuve.

Il y avait de gros moutons sur l'eau et au dessus de l'île d'Orléans quelques nuages qui filaient vers Montréal. J'allais l'avoir dans le nez encore aujourd'hui. J'ai eu envie de faire demi-tour. C'est l’orgueil que j'ai immense qui m'en a empêché. Heureusement.

J'ai levé le camp tranquillement puis je suis parti pour m'arrêter au premier restaurant où déjeuner. Assis à cette table, sur la terrasse, j'ai décidé d'y aller village par village, en m'arrêtant avant d'être fatigué, en buvant avant d'avoir soif, en mangeant avant d'avoir faim. J'ai passé une très belle journée.

À Berthier-sur-mer le vent s'est mis à s’essouffler et avant que je n'arrive à Montmagny il s'était étourdi et voulait changer de bord. Il m'envoyait de petites bourrasques qui venaient de ma droite puis se ravisait pour me reprendre de face. Je savais que j'allais gagner.

J'ai dîné à Montmagny en compagnie de travailleurs qui m'avaient fait une place à leur table de pique-nique. Plus loin je me suis arrêté chez un marchand de vélos pour profiter de sa pompe et gonfler un peu les pneus de ma bicyclette. Ensuite, je suis reparti de plus belle, tout épaté de ne plus avoir à déployer autant d'efforts pour avancer.

 Le ciel était pur et bleu comme jamais. Je roulais à meilleure vitesse maintenant, égrenant les villages, m'arrêtant à chacun, échangeant parfois quelques mots avec les passants. C'étaient toujours les mêmes dialogues qui se répétaient. On s'informait de ma destination, de ma provenance, on faisait les yeux ronds.
Je repartais après quelques minutes.

À ma gauche, le fleuve allait en élargissant. Je voyais parfois de gros cargos qui le remontaient. Au ciel les oiseaux faisaient comme des poèmes de Saint-Denys Garneau.


À la rivière aux Trois-Saumons, je m'étais arrêté pour me reposer quand un couple de touristes à vélo, dans la vingtaine, m'a rejoint. Ils s'en allaient jusqu'à l'Anse-aux-Meadows, à la pointe nord de Terre-Neuve. Mademoiselle avait l'air d'avoir déjà son voyage si je peux me permettre une observation. J'ai roulé avec eux jusqu'à Saint-Jean-Port-Joli, à bonne vitesse, et arrivé là, je les ai laissé continuer. La mienne de vingtaine s'était envolée depuis longtemps, mais pas ma jeunesse, puisque j'étais bien là, avec mon beau bicycle, ma petite tente et sans endroit précis où dormir, sans que ça ne me dérange le moins du monde. Le soleil plombait sur le toit rouge de l'église, rebâtie en 1779 après avoir été brûlée par les Anglais.

J'ai couché au camping des Aulnaies, à St-Roch. C'était 12$ seulement pour les cyclistes. Il y avait un restaurant sur place, une buanderie. J'ai lavé du linge en jasant avec un type super fier d'être Canadien. Tant mieux pour lui.

Il faisait presque noir quand j'ai trouvé le sommeil. La nuit était tiède. J'ai bien dormi.

*      *       *

La cinquième journée a commencé dans les cris de rage d'une bande d’étourneaux qui pourchassaient un renard tenant dedans sa gueule l'un des leurs. J'ai ouvert ma tente et le renard, à quelques mètres, me fixait, sa proie sanguinolente entre les dents, une patte en l'air comme font les chiens de chasse. Puis les oiseaux se sont jetés sur lui et il a décampé entre les roues des roulottes.

J'ai levé le camp bien tranquillement puis je suis reparti. Il ventait encore de l'est mais si faiblement qu'il n'est plus la peine d'en parler. Je roulais enfin à vitesse normale.

Au village, ou juste passé le village, j'ai rejoint le point de départ de la vélo-route des doux pays. C'est une piste cyclable qui mène jusqu'à la rivière Ouelle, en terre battue et recouverte d'un fin gravier. Elle longe l’autoroute 20 qui s'approche du fleuve à cette hauteur. On en vient vite à oublier que l'autoroute est si près, il y a un talus, des rangées d'arbres, des bosquets de graminées.

À gauche, se sont les battures, puis le fleuve qui commence à se prendre pour la mer et derrière, tout au fond, les montagnes de Charlevoix, d'un autre bleu encore que tous les bleus déjà dans nos yeux.

Mon ancêtre Jacques Rouxel, le premier arrivé en Amérique au dix-huitième siècle, a ouvert sa pêche au marsouin sur ces rives. C’était inspirant, alors que je roulais lentement, de penser à ce que ça a dû être que de partir de rien et s'établir avec femme et enfants, dans le dénuement le plus absolu.
Quelques années à peine, et les Anglais, remontant le fleuve vers Québec, et tuant, violant, détruisant tout sur leur passage, l'ont sorti de chez-lui, avec sa famille, avant de brûler sa maison et les abandonner à leur sort.
Ce sont les indiens, Micmacs et Etchemins, qui les ont sauvés, lui et ses voisins, en les hébergeant et nourrissant l'hiver suivant.
 S'il arrivait que, soit lors d'un accident maritime, soit par résistance de l'ennemi, soit par maladie, soit que nos troupes aient été décimées, nous réalisions que Québec malgré tous nos efforts, a peu de chance de tomber, je me propose de l'incendier par nos tirs de boulets, de détruire les récoltes, les maisons et le bétail, tant en aval qu'en amont, d'exiler le plus grand nombre possible en Europe, et de ne laisser derrière moi que famine et désolation; mais nous devons apprendre à ces crapules à faire la guerre d'une manière qui soit plus digne de gentilshommes. 
— James Wolfe, major-général britannique

Parlant de crapule...

Je suis arrivé à la Rivière Ouelle vers midi puis j'ai continué après un très court arrêt pour dîner.

J'étais maintenant au Kamouraska, plat comme ma main et fleuri. Le fleuve était bleu comme le ciel qui se mirait dedans. J'avais le cœur léger, j'atteindrais ma destination le lendemain, le vent était maintenant de mon bord, tout ce qu'il restait à faire était de rouler tranquillement en appréciant le paysage.

Je devais être presque en vue de Saint-André quand j'ai remarqué un delta-plane rouge dans le ciel, au dessus des champs qui courent jusqu’à de petites montagnes au loin sur ma droite. C'est en l'observant que j'ai vu passer devant un gros oiseau qui planait sans jamais battre des ailes. Toute mon attention lui fut dès lors réservée.

L'oiseau dessinait des ronds en se laissant descendre et plus il s'approchait, plus je réalisais avoir affaire à un être exceptionnel, bien plus grand qu'un faucon. Puisque j'étais seul sur le chemin, on aurait dit qu'il voulait me voir de plus près! Il passait et repassait au dessus de moi, à chaque fois un peu plus bas.
À la fin de sa descente, il est passé si près que je pouvais voir le vent dans ses plumes. Il s'est positionné devant moi, suivant lui aussi la route, tournant la tête à gauche, à droite. Il devait faire un mètre et demi d'envergure.
Il était des mêmes couleurs qu'une noisette, son bec était en or et il semblait tenir en l'air comme par magie tant son corps et ses ailes restaient immobiles.
Soudain, deux carouges à épaulettes, que j'ai vu sourdre du fossé, ont fondu sur lui comme des taons, le forçant à déguerpir, et j'ai pu ressentir toute la force qu'il pouvait déployer par ses ailes.

On m'a dit plus tard, selon la description que j'ai su en faire, qu'il s'agirait peut-être d'un petit mâle de pygargue à tête blanche immature, (leur tête se colore de blanc seulement lorsqu'ils atteignent leur maturité sexuelle, vers quatre ou cinq ans).
Quant aux carouges, ce serait dans leurs habitudes de fonder leurs nids dans les fossés et de les défendre bec et ongles contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à une menace. Ça m'est arrivé lors de ce même voyage d'en voir un tourner autour de mon drapeau orange en criant comme un perdu.
Quelles que soient les explications qu'on donne à cet événement, j'aime à penser que l'aigle était descendu pour me saluer et il demeure que j'en suis resté ébahi jusqu'à Notre-Dame-du-Portage, et même un peu jusqu'à aujourd'hui.

Comme j'approchais du village, un jeune homme m'a rattrapé sur sa bicyclette bringue-ballante qui criait comme une poulie de corde à linge.  M'ayant vu passer avec mon bardas, il avait voulu m'avertir qu'il vaudrait la peine, à la prochaine fourche, de prendre à gauche et de descendre en direction de la petite église.
C'est comme ça qu'il m'a été donné de traverser un des plus beaux villages du Québec. Notre-Dame-du-Portage s'étire sur une seule rue, en contrebas de la falaise, en suivant la courbe douce de la rive. On se croirait être au début du siècle dernier tant les maisons de bois on été bien entretenues.


 Je suis arrivé à Rivière-du-Loup vers 5 heures je dirais. Le temps était plus frais, agréable.  Il fallait traverser toute la ville pour me rendre au camping. Je roulais sur la rue Fraser quand j'ai vu que l'auberge St-Patrice offrait des nuitées à $65. J'ai décidé d'écouter ma petite paresse...

Dans la chambre qu'on m'a donnée, ça sentait le grain. En fermant les yeux, je me retrouvais dans le grenier de grand-mère, entre le rouet et le métier à tisser.

Après souper, j'ai réglé la télé pour qu'elle s'éteigne toute seule. Le lit était trop mou, ça tanguait comme en chaloupe, mais j'ai quand même dormi d'un soleil à l'autre.  Quelle belle journée.

*       *       *

Le déjeuner était fabuleux, avec ses saucisses en coiffe, des œufs, du pain de ménage et des confitures-maison aux fruits sauvages. Une seule ombre au tableau, il n'y avait pas de fenêtre dans la salle à manger. Drôle d'idée quand on est face au fleuve.

J'ai quitté l'auberge vers 9:00 heures. Le ciel était gris et la brume sur la mer à couper au couteau. Juste en sortant de la ville, il y a une petite côte à monter et après, ça reste plat jusqu'aux Trois-Pistoles où il y a une longue côte à dévaler à toute vitesse et à remonter presque toute sur son élan.

Jusqu'à Cacouna, la circulation est légère, mais après, tout le trafic de l'autoroute 20, dont c'est la fin, se déverse sur la 132. Heureusement, à partir de là, l’accotement est presque aussi large qu'une travée de la route.

À midi, j'étais aux Trois-Pistoles. Je me suis arrêté à l'incontournable Cantine d'Amour où je me suis régalé d'une demi-portion de cipaille. Ils en offrent l'année durant. J'ai discuté un temps avec mes voisins de comptoir, tout en jetant un œil à mon vélo, appuyé contre la vitrine.

Puis je suis reparti pour la dernière étape. J'avais envie qu'elle dure et je roulais aussi lentement que possible. Quelques kilomètres plus loin, je me suis arrêté pour parler avec un type qui faisait le tour de la Gaspésie à pied. Parti de chez-lui,  à Lake Placid, il avait marché jusqu'à Montréal puis avait longé le fleuve par le même chemin que moi. Il comptait retourner chez-lui après avoir fait le grand tour, toujours à pied.


Depuis la veille, je me sentais habité par le souvenir de ma mère, décédée 10 ans plus tôt. Dans ma sacoche de guidon, il y avait 3 cailloux que j'avais pris dans sa rocaille qu'elle aimait tant. Je comptais les déposer sur le socle de sa pierre tombale. Dans les côtes de Portneuf et de Québec, dans le vent dément que j'avais vaincu, ces trois petites pierres m'avaient servi d'encouragement, de raison de continuer.

Il ne me restait plus qu'une quinzaine de kilomètres que j'ai parcouru lentement, alors que la brume qui avait tout enveloppé depuis le matin se levait pour de bon. Au loin je pouvais distinguer le Pic Champlain et je savais que j'arrivais au bout de ma route.  Je pensais à tout le vent, à toutes les vagues, à tout le ciel, à l'aigle au renard et à ma mère. 

Arrivé à Saint-Fabien il tombait quelques gouttes. J'ai filé au cimetière. Ce n'est pas facile de parler aux morts quand on est agnostique, mais avec un peu d'imagination tout se fait.

Maman, chu venu jusqu'icitte en bécique

J'ai déposé les trois cailloux sur le socle de la pierre tombale, j'ai regardé, j'ai écouté, rien.

Au faîte du clocher le coq regardait vers la Gaspésie.