En 2013, à 56 ans, j'ai fait une randonnée de quatre jours le long de la rivière des Outaouais. Je suis parti de Pembroke, en Ontario, et j'ai roulé environ trois-cent-quatre-vingt kilomètres, sur quatre jours, jusque chez-moi à Boisbriand, au nord de Montréal.
* * *
Je me suis réveillé au petit matin, dans cette chambre terne de l'hôtel Econolodge de Pembroke au lendemain d'une très longue journée d'autocar. Pembroke est à 3:30 heures de route de Montréal, mais il en avait fallu huit pour m'y rendre.
Le petit déjeuner était servi à partir de 6 heures et préparé par le gérant de l'hôtel lui-même, lequel gérant n'avait aucun talent de cuisinier. J'ai préféré manger des rôties que ça, et puis ce type était trop gentil et doucereux pour moi quand je me lève. Quand je me lève, je ne veux pas qu'on me fasse des courbettes façon Louis XVI, je veux des œufs mangeables.
Le petit déjeuner était servi à partir de 6 heures et préparé par le gérant de l'hôtel lui-même, lequel gérant n'avait aucun talent de cuisinier. J'ai préféré manger des rôties que ça, et puis ce type était trop gentil et doucereux pour moi quand je me lève. Quand je me lève, je ne veux pas qu'on me fasse des courbettes façon Louis XVI, je veux des œufs mangeables.
J'avais ma dose d'Ontario et des humains en général et j'étais prêt à franchir l'Outaouais et à ne plus voir de monde pour quelques heures.
* * *
La rivière des Outaouais, au petit matin, sous un ciel gris, avec les épinettes et autres sombres compères, et les soupirs du vent, et les cris d'un aigle quelque part dans les branches, c'était plus grand de beauté que ce que mon seul cœur ne pouvait prendre.
J'ai traversé un pont, puis l’île Morrisson, puis un autre pont et la frontière et j'étais sur l'Île-aux-Allumettes.
La Route Verte numéro 1 commence juste là. Il y a un chemin de terre, tout de suite à droite et ce chemin fait le tour de l'Île, et même s'il est très peu fréquenté, ils ont fait une piste cyclable qui le longe. C'est assez singulier; il n'y aurait pas de différence à rouler sur la route.
C'est en plein bois. Avec les pins et autres conifères en haute futaie, et la terre sablonneuse de la route, on dirait la Finlande, ou ce que j'imagine avoir l'air la Finlande, moi qui n'y suis jamais allé.
J'entendais des chiens dans le lointain, qui eux, je le suppose, m'avaient entendu, mais je n'en ai pas vu un seul. Il devait être huit heures quand je suis arrivé au pont qui relie l'île à la rive gauche de la rivière.
C'était déjà Waltham, un tout petit village où je n'ai vu âme qui vive quand j'y suis passé. C'était comme s'il n'y avait pas eu d'habitants. Je m`y suis arrêté pour resserrer une de mes pédales qui faisait un drôle d'effet sous mon pied. J'avais ma grande clef comme à chaque fois où je pars pour plus d'un jour. Ça me rassure de l'avoir à portée de main. Je me comprends.
La piste PPJ commençait. C'est le chemin de fer de la Pontiac Pacific Junction Railway Company qui montait jusque là. Ils ont enlevé les rails. On roule le long de la rivière sur du gravier parfois fin, parfois moins, sur ce qui est devenu une allée de quatre-vingt-douze kilomètres de long, le plus souvent bordée d'arbres de toutes essences, avec de fréquentes éclaircies sur l'Outaouais qui scintillait dans la pâle lumière.
Il y avait dix-huit kilomètres à parcourir avant Fort-Coulonges et pas mal de tortues le long de la piste. Je me demande ce qu'elles avaient toutes à quitter la rivière et grimper comme ça jusque là. Elles voulaient peut-être pondre leurs œufs quelque part, ou vérifier que personne ne les avait encore mangés. Je ne suis pas sans savoir qu'elles ont de drôles de manies, les tortues, en ce qui concerne leur reproduction.

On remarque que celle-ci à creusé la terre derrière elle et je me demande si ça n'a pas rapport à la ponte justement.
Ça m'a surpris d'en voir d'aussi grosses. En général elles étaient à plat sur le sol, mais j'en ai vu une debout sur ses quatre pattes de dinosaure. Je ne l'ai pas photographiée. Je n'allais pas m'arrêter à chacune quand même.
J'ai roulé une bonne heure sans jamais m'arrêter plus d'une minute à la fois, puis j'ai croisé la rivière Coulonges, laquelle, comme je le savais, allait se jeter dans l'Outaouais plus loin à l'ouest. Dans le ciel, deux aigles tournoyaient très haut, des balbuzards peut-être, me disais-je en buvant à grandes lampées ce qui restait d'eau dans ma bouteille. En prenant cette route que la piste traversait, puis en roulant un bout sur la 148, je finirais par traverser Fort-Coulonges et avant je verrais le pont Marchand, le plus long pont couvert au Québec avec ses 499 pieds.
499 pieds, ça laisse songeur. Ils n'auraient eu qu'à ajouter 6 pouces à chaque bout et pan! 500 pieds. Mais non, ils n'y ont pensé, où même, ils n'ont pas mesuré.
Une fois au village, après avoir tournaillé un bon moment et sans succès à la recherche d'une casquette marquée Fort-Coulonges, pour ajouter à ma collection, et même s'il n'était pas tard dans l'avant-midi, je me suis arrêté pour manger un morceau à une cantine au bord de la route. Comme ça arrive tout le temps, un type m'a invité à m’asseoir à sa table et on a discuté de choses et d'autres, surtout de chasse et de pêche, sujets auxquels je ne connais rien. Il parlait un français où les accents toniques n'arrivaient pas aux bons endroits. L'accent et les mots étaient justes, pourtant la musicalité était anglaise. Mais je savais déjà où j'étais car il y avait des drapeaux canadiens à toutes les deux maisons.
Je suis parti en direction de Campbell`s Bay et le gravier de la piste était de plus en plus gros alors que le ciel devenait de plus en plus noir.
Ce ne fut pas long avant qu'une faible pluie se mette à tomber. J'ai enfilé mes vêtements imperméables, glissé les housses sur mes sacoches et j'ai continué d'avancer. Quelques kilomètres plus loin, j'ai rencontré mon premier humain sur cette piste, un jeune homme à pied qui fumait un joint et qui semblait plein de tourments avec ses yeux noirs fixés au loin derrière moi. Je ne lui ai pas parlé mais j'ai ressenti comme une dérive, un naufrage droit devant. Je me comprends. Plus loin encore, j'ai rencontré une petite famille en vélo-camping. Les quatre se suivaient en procession silencieuse et tous avaient l'air sombres comme s'ils attendaient que l'étranger que j'étais soit passé avant de reprendre la chicane. On ne s'est pas parlé non plus. Le crachin qui tombait depuis quelques minutes s'est changé en pluie bien franche.
Ça calait de plus en plus sur cette piste. J'avais l'impression de dépenser mon énergie à m'extirper du gravier coulant et mes mains étaient douloureuses à force d'absorber les cahots. Je suis arrivé à un chemin pavé et j'ai tourné à gauche pour aller rejoindre la route 148. Il y avait un chevreuil dans le lointain, sans panache, près d'une ferme qui m'avait l'air abandonnée. Mais au bout de cette route j'ai dû rebrousser chemin et revenir à la piste parce qu'il n'y avait pas d'indication sur le côté à prendre. Mon Ipod ne recevait aucun signal GPS.
Je me suis rendu par la piste jusqu'à Cambell`s Bay, un très joli village pour le peu que j'ai pu constater en ces circonstances météorologiques.
J'ai fait le reste du chemin jusqu'à Bristol le long de la route 148. L’accotement n'était pas pavé mais de sable rouge mêlé de gravier. Heureusement il n'y avait pas grand circulation. Équipé de mon miroir de casque, je voyais venir le danger, et lorsqu'il le fallait, je quittais l'asphalte pour le côté où je m'échouais aussitôt, mes roues s'enfonçant de quelques pouces. Par mesure de sécurité, je portais mon dossard fluo, pour que le danger aussi me voit de loin.
Il devait être environ trois heures de l'après-midi quand j'ai vu le panneau indiquant que je trouverais Bristol à cinq kilomètres à droite. Comme j'arrivais au village, la pluie perdit beaucoup de sa vigueur.
J'avais réservé au Pine Hill, un hôtel dégoté sur l'internet, et où je m'attendais à trouver un peu de confort. Quand j'ai vu le bâtiment délabré, j'ai eu envie de virer de bord, mais je n'avais nulle part où aller. Mes cheveux étaient trempés, je commençais à moucher...
Le gérant de l'hôtel, un jeune gars dans la vingtaine qui baragouinait suffisamment le français, est venu me montrer ma chambre. Heureusement que ma femme n'était pas là parce qu'elle lui aurait arraché les yeux.
Tu parles d'une chambre, avec la tapisserie du temps du frère André, le petit lavabo centenaire, la cuvette sur le palier, et la douche encore plus loin avec son plancher tout rouillé. Ça sentait les vieux journaux.
Je me suis lavé à la débarbouillette...
Plus tard je suis descendu au restaurant et j'y suis resté quelques heures, assis seul, avec L'homme rapaillé et Rachmaninoff dans les oreilles. J'y ai soupé et c'était très bon.
Tout le temps que j'y étais, l'endroit se remplissait des habitués du coin et ça prenait un coup solide. Vers 7 heures je suis sorti pour marcher jusqu'à la plage. Il ne pleuvait presque plus. J'ai essayé de faire un peu de photo mais partout où je visais, il y avait traces d'abandon, de délabrement, et ça me déprimait.
Je suis remonté à ma chambre pour m'installer au bord de la fenêtre en bois pour écrire un peu, assis sur le lit et avec les genoux serrés contre le calorifère ancien. Ce décor m'a ramené un temps à mon enfance puis alors que la nuit tombait, je me suis étendu, pas longtemps, avant de m'envoler pour survoler la région en compagnie de mes deux aigles du matin.
À l'orée du second jour, évidemment, je n'avais plus du tout sommeil. J'ai tout bien préparé mon bagage avant de descendre au restaurant où j'ai bu du café en lisant pendant plus d'une heure, installé à une banquette au bord d'une fenêtre ouverte. Tout était silencieux. Les gouttes de pluie clapotaient sur les feuilles, sur les toits du bâtiment, sur les pierres moussues et dans les flaques du chemin de terre rouge.
Le déjeuner n'était servi qu'à partir de huit heures, mais j'ai pu avoir le mien, qui était excellent, une demi-heure plus tôt, si bien qu'à huit heures quinze je recommençais à pédaler. À peine un kilomètre de parcouru que la faible pluie qui devait avoir persisté toute la nuit a cessé. Je ne savais pas encore que je n'en verrais plus jusqu'à la fin de mon voyage aussi ais-je gardé les housses sur mes sacoches.
Le temps était maussade. La terre gorgée d'eau n'arrivait plus à boire tout ce qui était tombé.
Par contre un puissant vent en poupe me permettait d'aller vite et sans effort. C'était un samedi et il y avait beaucoup moins de circulation que la veille sur la 148, mais toujours pas d’accotement carrossable.
À Quyon, j'ai suivi les indications de la Route Verte et suis passé par le village. C'est un chemin tout en descente dans ce lieu pittoresque, avec en prime encore un aigle qui volait au ras des arbres, et après, enfin, l'accotement devenu large et pavé. Un peu avant Luskville, le temps est devenu tout noir et j'ai bien cru que j'allais encore y goûter. Les nuages étaient si bas qu'ils enveloppaient les montagnes sur ma gauche, premiers contreforts des Laurentides.
J'ai continué jusqu'à ce que la route se dédouble, à Luskville, et j'ai reconnu l'endroit que j'avais repéré sur Google Street View, l'endroit où la Route Verte nous fait passer par des chemins secondaires.
Je pouvais voir que beaucoup de pluie venait de tomber juste avant mon passage. Deux des chemins secondaires étaient de terre et tout détrempés. Ça calait un peu mais ça allait.
Juste comme j'allais retrouver la grand`route, deux gros chiens détachés, un malamute et un saint-bernard, sont partis après moi du fond d'une cour. J'ai traversé la route pour m'éloigner d'eux mais pour m’apercevoir aussitôt qu'un berger allemand noir comme le poêle m'attendait de ce côté, détaché lui aussi.
Les deux chiens à droite se sont arrêtés pile à la limite de la propriété et j'ai roulé en plein centre de la rue. Le berger allemand n'a pas bronché, m'a seulement regardé passer. Ouf.
Une demi-heure plus tard j'étais à Aylmer où j'ai facilement trouvé la marina et la piste cyclable qui part de là. Cette piste longe l'Outaouais jusqu'après la Pointe-à-Gatineau et pour en avoir vu des dizaines, je dirais que celle là est une des plus belles du Québec. Ce n'est qu'enfilade de marais, de parcs aménagés, d'architecture de qualité. Alors que je traversais une zone inondée, où les érables me semblaient baigner dans un mètre d'eau, le soleil à percé. À travers les branches j'ai pu voir le ciel se fendre sur lui-même et le beau temps tout bleu se mettre à prendre un peu de place.
Quand j'ai vu apparaître les édifices du parlement canadien, sur l'autre rive, j'ai su que j'arrivais à destination. Comme la gentille tenancière me l'avait demandé, j'ai appelé à l'auberge Un Pied à Terre où j'avais réservé, pour la prévenir de mon arrivée. Il ne me restait plus qu'un kilomètre ou deux à parcourir, un peu avant deux heures de l'après-midi.
L'auberge se trouve dans le vieux Hull, à deux pas du Musée des Civilisations, et en est une des mieux tenues où j'ai logé. Je la recommande chaudement. La chambre, décorée à la mexicaine, était plus qu'agréable. Le petit réfrigérateur était plein de bonnes choses à boire ou manger, et cela était inclus dans le prix modique. J'étais aux oiseaux.
J'ai pris une bonne douche chaude, puis je suis sorti pour laver la boue sur mon vélo avant de le remiser dans le petit cabanon à l'arrière.
Ensuite, comme je l'avais prévu, j'ai traversé au Musée où j'ai passé quelques heures tranquilles à visiter diverses expositions. Puis, en attendant l'heure du souper, je me suis amusé à faire de la photo, et ça dans la mesure de mes modestes talents. J'essayais de bien cadrer et de trouver des couleurs qui se répondent.
Vers cinq heures, je me suis mis en quête d'un restaurant où souper et ce ne fut pas long avant que je trouve cette pizzeria près de la Promenade du Portage. Encore une fois j'avais mon livre pour me désennuyer, parce qu'il faut bien le dire, durant ce voyage, contrairement aux autres, j'ai un peu souffert de solitude. Ce n'était pas un sentiment constant, mais des émotions passagères qui arrivaient au moment où j'aurais aimé partager l'exceptionnel avec quelqu'un, ma femme particulièrement. Mais la solitude a aussi du bon parce qu'elle permet de se reconnaître une fois de temps en temps. Je suis plus vieux, tout n'est pas tout bon tout mauvais maintenant. Il y a plusieurs heures dans la journée. Celles passées à Hull m'ont permis de penser à mon vieil ami Jean-Marie Boileau, décédé en l'an 2000, qui me manque encore souvent. J'étais alors dans ses rues, son quartier, et j'y trouvais un peu de sa présence.
Après avoir bien mangé, (mousse aux crevettes, pizza rustique, caprice à l'érable et café), je suis retourné à ma chambre. J'étais fatigué. Je me suis laissé mourir devant la petite télé, une heure, peut-être deux. À la brunante, alors que j'allais m'endormir, un tourbillon de particules diaphanes m'aspira soudain et je me retrouvai à flotter dans la Voie Lactée sur mon vélo auquel avaient poussé des ailes.
Au matin, j'ai déjeuné dans ma chambre, de croissants, d’œufs durs et de bon fromage. J'ai bu un deuxième café en me préparant à partir et à sept heures trente j'étais en bas, accrochant mes sacoches et filant bientôt sous le ciel bleu.
J'ai donc continué sur la piste de la veille, cette fois pour traverser le parc du Lac Leamy, puis la Gatineau où au ciel, encore, volait un couple d'aigles pêcheurs. Parfois, malgré le soleil, je pouvais distinguer le blanc de leurs ventres et je me suis arrêté quelques minutes pour profiter de ma chance.
Ensuite, j'ai continué de suivre les petits panneaux indicateurs de la Route Verte.
C'était un de ces jours où rien ne presse. Je roulais lentement, m'arrêtant à tout bout de champ, c'est le cas de le dire, pour photographier où même seulement contempler la rivière tranquille. Je ne sais pas combien de temps il m'a fallu pour passer Masson-Angers.
Dans le parc j'ai rencontré un type parti de Québec et qui compte se rendre au Costa-Rica sur son vélo couché. Patrice Théberge est son nom. On a conversé un peu. Il m'a dit que je devrais partir aussi, comme lui. Je ne sais pas d'où il tenait ça puisque je ne l'avais jamais vu de ma vie. Il tirait un chariot genre Bob et son vélo était équipé d'un train de roues de patins, de chaque côté, qu'il pouvait descendre en actionnant un levier, et qui lui garantissait l'équilibre lorsqu'il devait grimper des côtes à très basse vitesse. C'était la première fois que je voyais ça. À vue de nez, je dirais que le vélo et les bagages à eux-seuls devaient facilement peser 50 kilos. Il a son blogue. On peut suivre ses pérégrinations sur l'internet. J'avais pris l'adresse en note, mais c'est embêtant, je ne trouve plus mon calepin. J'ai cherché dans Google, mais rien. Son blogue n'est pas encore référencé.
Je me suis trouvé être le seul visiteur et ça m'a fait un drôle d'effet. Mon sentiment de solitude de la veille s'est trouvé exacerbé par la situation. Le guide, un garçon qui devait être étudiant en histoire puisqu'il parlait du passé en conjuguant au futur simple, me racontait l'endroit dans le menu détail, mais j'avais du mal à suivre. J'ai quand même appris que Papineau était un amateur de livres rares et qu'il possédait un exemplaire original des récits de Samuel de Champlain, chose que je trouve extraordinaire.
J'ai traversé un pont, puis l’île Morrisson, puis un autre pont et la frontière et j'étais sur l'Île-aux-Allumettes.
La Route Verte numéro 1 commence juste là. Il y a un chemin de terre, tout de suite à droite et ce chemin fait le tour de l'Île, et même s'il est très peu fréquenté, ils ont fait une piste cyclable qui le longe. C'est assez singulier; il n'y aurait pas de différence à rouler sur la route.
C'est en plein bois. Avec les pins et autres conifères en haute futaie, et la terre sablonneuse de la route, on dirait la Finlande, ou ce que j'imagine avoir l'air la Finlande, moi qui n'y suis jamais allé.
J'entendais des chiens dans le lointain, qui eux, je le suppose, m'avaient entendu, mais je n'en ai pas vu un seul. Il devait être huit heures quand je suis arrivé au pont qui relie l'île à la rive gauche de la rivière.
C'était déjà Waltham, un tout petit village où je n'ai vu âme qui vive quand j'y suis passé. C'était comme s'il n'y avait pas eu d'habitants. Je m`y suis arrêté pour resserrer une de mes pédales qui faisait un drôle d'effet sous mon pied. J'avais ma grande clef comme à chaque fois où je pars pour plus d'un jour. Ça me rassure de l'avoir à portée de main. Je me comprends.
La piste PPJ commençait. C'est le chemin de fer de la Pontiac Pacific Junction Railway Company qui montait jusque là. Ils ont enlevé les rails. On roule le long de la rivière sur du gravier parfois fin, parfois moins, sur ce qui est devenu une allée de quatre-vingt-douze kilomètres de long, le plus souvent bordée d'arbres de toutes essences, avec de fréquentes éclaircies sur l'Outaouais qui scintillait dans la pâle lumière.
Il y avait dix-huit kilomètres à parcourir avant Fort-Coulonges et pas mal de tortues le long de la piste. Je me demande ce qu'elles avaient toutes à quitter la rivière et grimper comme ça jusque là. Elles voulaient peut-être pondre leurs œufs quelque part, ou vérifier que personne ne les avait encore mangés. Je ne suis pas sans savoir qu'elles ont de drôles de manies, les tortues, en ce qui concerne leur reproduction.
On remarque que celle-ci à creusé la terre derrière elle et je me demande si ça n'a pas rapport à la ponte justement.
Ça m'a surpris d'en voir d'aussi grosses. En général elles étaient à plat sur le sol, mais j'en ai vu une debout sur ses quatre pattes de dinosaure. Je ne l'ai pas photographiée. Je n'allais pas m'arrêter à chacune quand même.
J'ai roulé une bonne heure sans jamais m'arrêter plus d'une minute à la fois, puis j'ai croisé la rivière Coulonges, laquelle, comme je le savais, allait se jeter dans l'Outaouais plus loin à l'ouest. Dans le ciel, deux aigles tournoyaient très haut, des balbuzards peut-être, me disais-je en buvant à grandes lampées ce qui restait d'eau dans ma bouteille. En prenant cette route que la piste traversait, puis en roulant un bout sur la 148, je finirais par traverser Fort-Coulonges et avant je verrais le pont Marchand, le plus long pont couvert au Québec avec ses 499 pieds.
499 pieds, ça laisse songeur. Ils n'auraient eu qu'à ajouter 6 pouces à chaque bout et pan! 500 pieds. Mais non, ils n'y ont pensé, où même, ils n'ont pas mesuré.
Une fois au village, après avoir tournaillé un bon moment et sans succès à la recherche d'une casquette marquée Fort-Coulonges, pour ajouter à ma collection, et même s'il n'était pas tard dans l'avant-midi, je me suis arrêté pour manger un morceau à une cantine au bord de la route. Comme ça arrive tout le temps, un type m'a invité à m’asseoir à sa table et on a discuté de choses et d'autres, surtout de chasse et de pêche, sujets auxquels je ne connais rien. Il parlait un français où les accents toniques n'arrivaient pas aux bons endroits. L'accent et les mots étaient justes, pourtant la musicalité était anglaise. Mais je savais déjà où j'étais car il y avait des drapeaux canadiens à toutes les deux maisons.
Je suis parti en direction de Campbell`s Bay et le gravier de la piste était de plus en plus gros alors que le ciel devenait de plus en plus noir.
Ça calait de plus en plus sur cette piste. J'avais l'impression de dépenser mon énergie à m'extirper du gravier coulant et mes mains étaient douloureuses à force d'absorber les cahots. Je suis arrivé à un chemin pavé et j'ai tourné à gauche pour aller rejoindre la route 148. Il y avait un chevreuil dans le lointain, sans panache, près d'une ferme qui m'avait l'air abandonnée. Mais au bout de cette route j'ai dû rebrousser chemin et revenir à la piste parce qu'il n'y avait pas d'indication sur le côté à prendre. Mon Ipod ne recevait aucun signal GPS.
Je me suis rendu par la piste jusqu'à Cambell`s Bay, un très joli village pour le peu que j'ai pu constater en ces circonstances météorologiques.
J'ai fait le reste du chemin jusqu'à Bristol le long de la route 148. L’accotement n'était pas pavé mais de sable rouge mêlé de gravier. Heureusement il n'y avait pas grand circulation. Équipé de mon miroir de casque, je voyais venir le danger, et lorsqu'il le fallait, je quittais l'asphalte pour le côté où je m'échouais aussitôt, mes roues s'enfonçant de quelques pouces. Par mesure de sécurité, je portais mon dossard fluo, pour que le danger aussi me voit de loin.
Il devait être environ trois heures de l'après-midi quand j'ai vu le panneau indiquant que je trouverais Bristol à cinq kilomètres à droite. Comme j'arrivais au village, la pluie perdit beaucoup de sa vigueur.
J'avais réservé au Pine Hill, un hôtel dégoté sur l'internet, et où je m'attendais à trouver un peu de confort. Quand j'ai vu le bâtiment délabré, j'ai eu envie de virer de bord, mais je n'avais nulle part où aller. Mes cheveux étaient trempés, je commençais à moucher...
Le gérant de l'hôtel, un jeune gars dans la vingtaine qui baragouinait suffisamment le français, est venu me montrer ma chambre. Heureusement que ma femme n'était pas là parce qu'elle lui aurait arraché les yeux.
Tu parles d'une chambre, avec la tapisserie du temps du frère André, le petit lavabo centenaire, la cuvette sur le palier, et la douche encore plus loin avec son plancher tout rouillé. Ça sentait les vieux journaux.
Je me suis lavé à la débarbouillette...
Plus tard je suis descendu au restaurant et j'y suis resté quelques heures, assis seul, avec L'homme rapaillé et Rachmaninoff dans les oreilles. J'y ai soupé et c'était très bon.
Tout le temps que j'y étais, l'endroit se remplissait des habitués du coin et ça prenait un coup solide. Vers 7 heures je suis sorti pour marcher jusqu'à la plage. Il ne pleuvait presque plus. J'ai essayé de faire un peu de photo mais partout où je visais, il y avait traces d'abandon, de délabrement, et ça me déprimait.
Je suis remonté à ma chambre pour m'installer au bord de la fenêtre en bois pour écrire un peu, assis sur le lit et avec les genoux serrés contre le calorifère ancien. Ce décor m'a ramené un temps à mon enfance puis alors que la nuit tombait, je me suis étendu, pas longtemps, avant de m'envoler pour survoler la région en compagnie de mes deux aigles du matin.
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À l'orée du second jour, évidemment, je n'avais plus du tout sommeil. J'ai tout bien préparé mon bagage avant de descendre au restaurant où j'ai bu du café en lisant pendant plus d'une heure, installé à une banquette au bord d'une fenêtre ouverte. Tout était silencieux. Les gouttes de pluie clapotaient sur les feuilles, sur les toits du bâtiment, sur les pierres moussues et dans les flaques du chemin de terre rouge.
Le déjeuner n'était servi qu'à partir de huit heures, mais j'ai pu avoir le mien, qui était excellent, une demi-heure plus tôt, si bien qu'à huit heures quinze je recommençais à pédaler. À peine un kilomètre de parcouru que la faible pluie qui devait avoir persisté toute la nuit a cessé. Je ne savais pas encore que je n'en verrais plus jusqu'à la fin de mon voyage aussi ais-je gardé les housses sur mes sacoches.
À Quyon, j'ai suivi les indications de la Route Verte et suis passé par le village. C'est un chemin tout en descente dans ce lieu pittoresque, avec en prime encore un aigle qui volait au ras des arbres, et après, enfin, l'accotement devenu large et pavé. Un peu avant Luskville, le temps est devenu tout noir et j'ai bien cru que j'allais encore y goûter. Les nuages étaient si bas qu'ils enveloppaient les montagnes sur ma gauche, premiers contreforts des Laurentides.
J'ai continué jusqu'à ce que la route se dédouble, à Luskville, et j'ai reconnu l'endroit que j'avais repéré sur Google Street View, l'endroit où la Route Verte nous fait passer par des chemins secondaires.
Je pouvais voir que beaucoup de pluie venait de tomber juste avant mon passage. Deux des chemins secondaires étaient de terre et tout détrempés. Ça calait un peu mais ça allait.
Juste comme j'allais retrouver la grand`route, deux gros chiens détachés, un malamute et un saint-bernard, sont partis après moi du fond d'une cour. J'ai traversé la route pour m'éloigner d'eux mais pour m’apercevoir aussitôt qu'un berger allemand noir comme le poêle m'attendait de ce côté, détaché lui aussi.
Les deux chiens à droite se sont arrêtés pile à la limite de la propriété et j'ai roulé en plein centre de la rue. Le berger allemand n'a pas bronché, m'a seulement regardé passer. Ouf.
Une demi-heure plus tard j'étais à Aylmer où j'ai facilement trouvé la marina et la piste cyclable qui part de là. Cette piste longe l'Outaouais jusqu'après la Pointe-à-Gatineau et pour en avoir vu des dizaines, je dirais que celle là est une des plus belles du Québec. Ce n'est qu'enfilade de marais, de parcs aménagés, d'architecture de qualité. Alors que je traversais une zone inondée, où les érables me semblaient baigner dans un mètre d'eau, le soleil à percé. À travers les branches j'ai pu voir le ciel se fendre sur lui-même et le beau temps tout bleu se mettre à prendre un peu de place.
Quand j'ai vu apparaître les édifices du parlement canadien, sur l'autre rive, j'ai su que j'arrivais à destination. Comme la gentille tenancière me l'avait demandé, j'ai appelé à l'auberge Un Pied à Terre où j'avais réservé, pour la prévenir de mon arrivée. Il ne me restait plus qu'un kilomètre ou deux à parcourir, un peu avant deux heures de l'après-midi.
L'auberge se trouve dans le vieux Hull, à deux pas du Musée des Civilisations, et en est une des mieux tenues où j'ai logé. Je la recommande chaudement. La chambre, décorée à la mexicaine, était plus qu'agréable. Le petit réfrigérateur était plein de bonnes choses à boire ou manger, et cela était inclus dans le prix modique. J'étais aux oiseaux.
J'ai pris une bonne douche chaude, puis je suis sorti pour laver la boue sur mon vélo avant de le remiser dans le petit cabanon à l'arrière.
Ensuite, comme je l'avais prévu, j'ai traversé au Musée où j'ai passé quelques heures tranquilles à visiter diverses expositions. Puis, en attendant l'heure du souper, je me suis amusé à faire de la photo, et ça dans la mesure de mes modestes talents. J'essayais de bien cadrer et de trouver des couleurs qui se répondent.
Après avoir bien mangé, (mousse aux crevettes, pizza rustique, caprice à l'érable et café), je suis retourné à ma chambre. J'étais fatigué. Je me suis laissé mourir devant la petite télé, une heure, peut-être deux. À la brunante, alors que j'allais m'endormir, un tourbillon de particules diaphanes m'aspira soudain et je me retrouvai à flotter dans la Voie Lactée sur mon vélo auquel avaient poussé des ailes.
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J'ai donc continué sur la piste de la veille, cette fois pour traverser le parc du Lac Leamy, puis la Gatineau où au ciel, encore, volait un couple d'aigles pêcheurs. Parfois, malgré le soleil, je pouvais distinguer le blanc de leurs ventres et je me suis arrêté quelques minutes pour profiter de ma chance.
Ensuite, j'ai continué de suivre les petits panneaux indicateurs de la Route Verte.
C'était un de ces jours où rien ne presse. Je roulais lentement, m'arrêtant à tout bout de champ, c'est le cas de le dire, pour photographier où même seulement contempler la rivière tranquille. Je ne sais pas combien de temps il m'a fallu pour passer Masson-Angers.
Il était presque onze heures quand je suis arrivé à Plaisance et c'est dire comme j'avais lambiné au long de mon chemin. J'ai trouvé un restaurant avec une terrasse où j'ai pu manger un petit morceau en jasant avec un garçon venu déjeuner tard. C'était le lendemain de la veille pour lui à ce qui m'a semblé. Il parlait fort et avait une opinion tranchée sur absolument tous les sujets que nous abordions. Il me donnait des leçons de choses du haut de ses vingt ans, et moi j'opinais à ces dires en lui disant comme il avait raison. Il me faisait penser à quelqu'un...
Une fois repu, j'ai descendu la rue jusqu'à la rivière, là où se trouve l'entrée du Parc National. Une petite dame en costume d'explorateur m'y attendait pour me soutirer quelques billets. La Sepaq, quelle bande de sans-gêne quand même. Après m'avoir saigné à blanc de paye en paye, voilà que le gouvernement me demande encore de l'argent pour que je puisse seulement traverser mon propre territoire. Je me suis exécuté. Quand même aurais-je râlé...
Le Parc, c'est le long de la rivière, un chemin de terre, des arbres, des marécages. C'est beau, y a pas à redire. Mais c'est le ciel qui était le plus beau pour moi ce jour-là, et les reflets d'argent sur l'eau. Quand même, j'ai pris quelques photos que je trouve plutôt jolies et que je n'aurais pas prises ailleurs.
J'ai quitté le parc à Papineauville, et j'ai roulé jusqu'à Montebello où j'avais réservé une chambre au motel Bel-Eau. Rien de tel qu'un bon jeu de mots pour mettre de bonne humeur, et il m'en a fallu un peu lorsque j'ai vu la chambre en question. Il est inutile de s'attarder en descriptions sordides.
J'ai pris une douche et suis sorti pour une longue promenade. Il faisait beau, pas trop chaud, j'ai marché en direction du Manoir de Louis-Joseph Papineau. J'ai eu l'idée de visiter et me suis payé un billet avant d'aller attendre à la porte principale que le guide arrive.
Après la visite, je n'avais pas très faim et je me suis contenté d'un repas à l'américaine. Les fenêtres du restaurant étaient très grandes et donnaient sur la rivière, sur une marina qu'il y avait là.
En m'en retournant à ma chambre j'ai fait un arrêt au dépanneur pour m'acheter de quoi grignoter. La cliente à la caisse avant moi avait les deux bras couverts de tatouages compliqués et payait son paquet de cigarettes avec des pièces de dix et de cinq sous.
C'était The Misfits, avec Marylin Monroe et Clark Gable qui passait à la télé. Ça fait quatre-cents fois que je le regarde. J'adore ce film.
Vers dix heures, à ma grande surprise, je m'étais changé en balbuzard et je planais au dessus des champs et des routes.
* * *
Ce n'était qu'un rêve. Le matin était déjà là. Il était six heures pile, au dernier jour de ma randonnée. Je suis sorti sur le trottoir et l'air était frais. Le village dormait, c'était la fête du Canada. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, j'avais préparé mon vélo et je partais.
À quelques tours de roues du motel se trouvait un restaurant déjà ouvert. J'y ai pris un immense déjeuner. J'avais une faim de loup. Tout de suite après, j'enfourchais ma bicyclette et fonçais sur la route déserte, aidé d'un fort vent arrière qui allait durer plusieurs heures.
J'avais hâte de revoir ma femme, de la prendre dans mes bras, et ça me donnait des ailes.
Je me suis étonné d'être si tôt à Grenville. Dans mon souvenir, il y avait tellement plus de villages à traverser avant d'y arriver. J'avais l'impression d'être encore au départ quand j'ai vu l'écriteau proposant de tourner à droite pour quitter la 148 et d'enfiler la 344 pour continuer le long de la rivière qui me semblait maintenant tellement familière.
Un peu avant le barrage de Carillon, c'est le début d'une piste cyclable qui mène, sur cinq ou six kilomètres à travers un petit bois de feuillus, jusqu'au village.
Je me suis arrêté à ma patate, petite bicoque au coin du chemin du traversier, pour m'acheter encore une autre bouteille de boisson énergisante. J'ai mangé un cornet de crème glacée en regardant l'Outaouais couler, j'ai respiré un peu, puis j'ai enfourchée ma monture pour une dernière fois.
Passé Saint-André-d'Argenteuil, le vent à viré de bord et j'en ai eu parfaitement connaissance. À partir du moment où j'ai emprunté le rang Saint-Jean, juste au nord de la montagne de Saint-Joseph, je l'ai eu dans le nez, et ça jusqu'à la fin de ma randonnée.
À quelques rues de chez-moi, j'ai refait mon voyage de bout en bout, dans ma tête. J'ai tourné au coin de ma rue, heureux de l'avoir fait. J'ai revu ma maison et sur le balcon la femme de ma vie qui lisait son livre en m'attendant. Mon chien Jack s'est mis à aboyer et à courir après sa queue, excité comme jamais. Manouche, derrière la porte moustiquaire entonnait sa chanson de chien de quand le bonheur revient. C'était la fête et j'ai eu droit aux plus doux baisers qu'on puisse imaginer.
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De Pembroke à chez-moi j'ai parcouru 386 kilomètres sur quatre petites journées. Accroché à mon Trek 520 2008, j'avais mes sacoches Arkel T-42 et mon sac de guidon, Arkel lui aussi, pour mon Nikon D3100, mon fric, mon canif, mon calepin que j'ai finalement perdu, et mon Ipod.
J'avais un trépied pour la photo qui ne m'a servi qu'une fois. J'ai regretté de n'avoir pas de téléobjectif et cette lacune a été corrigée. Le lendemain de mon retour, avec de l'argent qui me restait, je me suis procuré le Tamron 18-270 mm qui me donne quasiment envie de repartir demain.
J'ai été étonné de m'être senti si seul à l'occasion; ce n'est pas dans mes habitudes. Je verrai, la prochaine fois, si quelqu'un veut bien venir avec moi.
Je n'ai jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays
Gaston Miron
