En juin 2010, avec un copain, on a fait une petite virée de trois jours. On avait prévu en prendre quatre, c'est ce que j'aurais préféré, mais la route était vraiment très facile, et une fois sur place, mon copain voulait aller plus vite. Qu'à cela ne vache, qu'à cela ne chienne, comme le disait Gilbert Langevin.
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C'est Titi-Zabelle qui est venu nous abandonner à Kingston et qui a ramené l'auto à la maison. Ma charmante épouse était de l'équipage, histoire de tenir compagnie à l'autre lors du retour.
Aux aurores, on était chez Daniel. On a accroché son vélo avec le mien et on est parti. Trois heures plus tard, sous l'abri d'une station-service du bord de la route, on installait nos sacoches, on enfilait nos vêtements de pluie, sans dire un mot, comme si de rien n'était, comme si c'était à tous les jours qu'on faisait ça, en vrais vieux routiers à leur centième journée d'affilée sur la route.
On avait fière allure, avec nos Trek 520, moi avec mon 2008, tout noir, aux soudures si fines qu'on dirait l’œuvre d'un joaillier, lui avec son 2009, couleur racinette, vraiment trop beau comme teinte et gréé de meilleures composantes que le mien je dirais.
Même pas trente coups de pédales de donnés que la pluie s'est arrêtée. Même pas cent autres que le soleil a percé! Même pas deux cents de plus qu'il a fallu descendre de selle et retirer nos impers, il faisait soudain trop chaud.
Après cela on a roulé une heure en se demandant tous les deux si on allait trop vite pour l'autre ou pas assez. On se dépassait fréquemment, prenant la tête chacun à notre tour, pour réaliser assez vite que notre vitesse de croisière confortable était la même pour l'un comme pour l'autre, soit 20 beaux kilomètres à l'heure, bien pépère.
On roulait allège, sans matériel de camping, puisqu'on prévoyait dormir en hôtels ou gîtes du passant, selon l'opportunité. Je n'avais que mes sacoches arrières, pas très lourdes, et ma sacoche de guidon.
La vie est belle. La vita è bella. What a wonderful world. Il y avait jusqu'à un gros camion qui nous saluait d'un retentissant hurlement de klaxon. On était en rase campagne, sur des chemins à peine vallonnés, bordés de champs de colza ou de choux jusqu'à l'horizon. Il y avait des ormes.
On avait dans le dos un vent du sud qui poussait les nuages en les faisant tournoyer en rouleaux vaporeux gris et blanc. Parfois au loin, on voyait que tombaient des ondées alors que tout autour de nous séchait en prenant des teintes de plus en plus délicieuses.
On avait dans le dos un vent du sud qui poussait les nuages en les faisant tournoyer en rouleaux vaporeux gris et blanc. Parfois au loin, on voyait que tombaient des ondées alors que tout autour de nous séchait en prenant des teintes de plus en plus délicieuses.
Au bout d'une heure, Daniel, en charge de l’itinéraire, à indiqué qu'on tournait à droite. On quittait cette route plutôt passante, mais dotée d'un bon accotement, pour s'aventurer sur de tous petits chemins, quasiment déserts mais sans accotement aucun, pour le reste de la journée, jusqu'à Merrickville probablement.
C'est beau la campagne anglaise, avec ses cottages blancs et ses champs découpés de clôture de bois bien carrée, bien droite, sans même un clou qui dépasse, et que dire des routes ontariennes non pas en asphalte comme chez-nous, mais en velours.
Parfois on traversait un village et on s'y arrêtait quelques instants pour se reposer. Le moindre hameau a son petit parc avec le kiosque, l'abreuvoir, et la plaque commémorative d'un événement ou d'un autre. Sweet Corners, Lyndhurst, Athens, Toledo, Newbliss, Jasper, j'en passe et j'en repasse.
Au milieu de l'après-midi, en plein soleil, il s'est mis à pleuvoir d'un coup, très fort et c'est à peine si on a eu le temps de se réfugier sous un saule pleureur. Les saules pleureurs ne valent rien contre la pluie, ils ne sont bons qu'à faire joli. De l'autre côté de la rue, la porte de la maison s'est ouverte, et un type se tenant à un support sur roulettes avec accrochée une bouteille de sérum qu'il avait en perfusion nous à fait signe de venir s'abriter. Quoi de plus singulier? La pluie n'a pas duré et il n'a eu que le temps de nous raconter qu'il avait perdu plus de deux-cents livres, cents kilos, en quelques mois. On lui avait obturé l'estomac avec des broches, parce qu'il était en train de se tuer à trop manger. On l'a félicité.
L'orage passé, on est reparti dans le chuintement de nos roues qui troublaient l'eau de la rue.
On roulait encore, on approchait de Merrickville. Daniel pédalait à environ 10 mètres devant moi. Un gros rottweiler avec des mâchoires de bulldozer est passé devant moi, m'ignorant totalement, mais grognant sourdement en cherchant à rattraper Daniel. Je lui ai lancé un ouac! pour l'avertir du danger.
Il s'est retourné, à vu le monstre sanguinaire, et à laissé échapper un cri de dinosaure blessé à mort. Le chien surpris a appliqué les freins à s'en arracher la peau des semelles et je l'ai évité d'un tout petit poil. Je n'ai même pas eu le temps d'avoir peur. S'en passe des choses le long des chemins.
Une fois arrivés à Merrickville, on a cherché et vite trouvé un chic hôtel tout en pierres grises. We called it a day comme ils disent. 101 kilomètres. Une bonne journée. On a bien soupé, en se racontant des anecdotes de nos jeunesses envolées.
Soirée tranquille, on a appelé chacun nos douces moitiés, on a écouté la télé. J'ai mis des bouchons dans mes oreilles et tandis que le son du ventilateur s'évanouissait et que le monde réel faisait pareil, je suis parti par en haut, laissant la partie lourde de moi-même ici-bas, jusqu'au lendemain matin.
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Le déjeuner était bien. Pas fabuleux, mais bien. Ils appellent ça continental. J'ai pris des céréales, du yogourt, des fruits, un café.
Vers 8 heures, on a enfourché nos vélos et on est sorti de la ville. On savait qu'il n'y avait plus qu'à longer le canal Rideau jusqu'à Ottawa.
Souvent, le long du canal, il y avait des parcs, et des gens assis sur des chaises pliantes qui pêchaient à la ligne. On ne voyait presque jamais de bateaux sur l'eau.
La route passait par des quartiers huppés et parfois se transformait en chemin de campagne où l'on croisait des gentlemen qui nous disaient good morning.
On a roulé comme ça jusqu'à Ottawa, je ne crois pas avoir dû changer d'engrenage une fois avant.
L'arrivée dans la capitale canadienne s'est avérée un peu pénible. On a dû emprunter des routes en réparation, sans accotement, avec un trafic dense et impatient. Ce furent quelques mauvais quarts-d'heure à passer. Ensuite, une fois dans la ville, on a emprunté le réseau cyclable, qui m'a paru très bien. En particulier, la piste qui longe le canal rideau était bien agréable à parcourir.
Sur notre chemin, on a vu l'endroit où le canal Rideau se jette dans l'Outaouais dans une chute qui fait penser à un rideau justement. Il paraît que le nom vient de là.
Personnellement, arrivé à Ottawa, j'aurais aimé trouver où dormir et relaxer le reste de la journée, visiter un peu, tant qu'à y être. Mais Daniel semblait tenir mordicus à se retrouver chez-lui le lendemain. J'ai figuré qu'il devait avoir de bonnes raisons de changer les plans et j'ai décidé de continuer de bon cœur.
On a traversé l'Outaouais aux environs de 4 heures je dirais, et le célèbre vers de Gaston Miron m'est revenu en mémoire.
Je n'ai jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays.
On est parti vers l'est.
À Masson-Angers, on s'est arrêté à un dépanneur pour casser la croûte. Daniel a logé un appel d'une cabine téléphonique et a réservé chez un Gîte du Passant. Direction Papineauville, 65 kilomètres plus loin.
On avait un bon vent de dos. On tenait des pointes à 27 kilomètres à l'heure, nous arrêtant aux dix ou aux quinze kilomètres, quelques courtes minutes, puis on repartait de plus belle. On est arrivé à Papineauville vers 7 heures. Une journée de 146 kilomètres, mon record à vie.
Au centre du village, sur la droite, j'ai vu un petit restaurant et je n'ai fait ni une ni deux. En entrant, j'ai su que j'allais me régaler, question d'ambiance. Le spaghetti gratiné que j'ai mangé était fameux. Pour dessert, j'ai eu une boule de crème glacée flottant dans le sirop d'érable.
On n'était plus qu'à un demi-kilomètre du Gîte.
J'ai bien apprécié ma nuitée au Fil des Ans. C'était une grande maison blanche, avec un jardin bien entretenu. C'était impeccable de propreté et les propriétaires étaient gentils et discrets.
Après la douche, je me suis laissé dépérir devant la télé qui passait un documentaire sur Félix Leclerc. Je me suis mis au lit à 10 heures. Daniel ronflait déjà. J'ai enfoncé les bouchons, comme la veille.
Alors que mes souvenirs de la journée culbutaient les uns sur les autres, j'ai basculé par derrière, sans que mon corps ne suive, et je me suis retrouvé très loin dans la galaxie.
* * *
J'ai mangé du pain doré recouvert d'une avalanche de fruits frais. C'était gargantuesque. Mention spéciale pour le café qui était on ne peut plus à point. Il y a des gens qui aiment ce qu'ils font de la vie.
On était prêt à partir. Quand j'ai sorti mon vélo de la remise, le pneu arrière était à plat. Qu'à cela ne chienne. En cinq minutes montre-en-main j'avais changé et regonflé la chambre à air, mes sacoches étaient en place. Un détail, j'avais oublié de rattacher le frein. Ça surprend quand le vélo n'arrête plus et qu'un gros camion s'en vient t'écrapoutir. Mais je n'ai pas mouru. J'ai pensé après deux secondes qu'il y a deux freins sur ces engins et j'ai actionné celui qui restait.
S'en passe des choses le long des chemins.
On a fait les 60 premiers kilomètres d'une traite ou presque. Avec le vent qui nous poussait on roulait souvent aux alentours des trente kilomètres à l'heure. La route était à peine vallonnée, c'était bien agréable. Je ne sais pas si c'étaient les pâtes de la veille, mais je tenais une forme du tonnerre.
On a jeté l'ancre à Carillon, à une petite bicoque sur le bord du chemin où j'arrête tout le temps. Une cabane à patates frites, comme on dit chez-nous. On a pris le temps de relaxer avant de repartir.
La rivière des Outaouais s'est abandonnée au lac des Deux-Montagnes. J'étais maintenant en terrain connu. Passé Saint-Placide, on a piqué dans les terres, histoire d'éviter Kanesatake et ses chiens amateurs de mollets dodus. D'ailleurs il n'y a rien à y voir à part les dizaines de cabanes de vendeurs de cigarettes de contrebande.
En arrivant à Saint-Eustache, sur un petit chemin de campagne, un urubu s'est posé à quelques mètres seulement, a fait quelques pas, à tourné sur lui-même, puis s'est envolé du côté d'où il était venu. C'était la première fois que j'en voyais un. Ils sont impressionnants avec leurs têtes écarlates.
Nos chemins se séparaient au milieu de Saint-Eustache. Daniel filait chez-lui et moi chez-moi. Somme toute ça avait été un belle petite équipée, un peu précipitée à mon goût, mais agréable dans l'ensemble.
Une fois seul, je roulais sur la piste cyclable de la Grande-Côte et je me demandais si je ne ferais pas un jour un plus long voyage au Canada. J'avais trouvé les gens bien accueillants, les automobilistes très prévenants, les paysages charmants.
Je suis arrivé à la maison au milieu de l'après-midi. 126 kilomètres. De Kingston à Boisbriand, en passant par Ottawa: c'est 373 kilomètres faciles à parcourir, en campagne tout du long ou presque. C'est une excellente randonnée pour une fin de semaine de quatre jours.
On propose des itinéraires de la portion Kingston-Ottawa à http://www.rideau-info.com/canal/cycle/index.html